

Notre histoire
Cette petite fille n'avait aucun livre à son image.
Ni livre, ni poupée. Mes jouets étaient blancs, mes poupées étaient blanches, et les enfants des histoires qu'on me lisait ne me ressemblaient pas.
À l'époque, je ne trouvais pas ça anormal. C'était comme ça.



2015 — je coupe tout.
Avant, je portais des perruques en permanence. Je n'ai rien contre les perruques, j'en porte encore. Le problème n'était pas là : j'en mettais vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans jamais regarder ce qu'il y avait dessous.
Puis j'ai tout coupé. D'un coup, le même jour. Pas une transition en douceur, pas des mois à couper petit à petit.
Ce n'était pas un geste de coiffure. Je voulais apprendre à me connaître, et connaître mes cheveux. Et c'est en les regardant repousser que j'ai compris quelque chose d'assez violent : je ne savais pas comment fonctionnaient mes propres cheveux. Personne ne me l'avait appris. Il n'y avait rien à lire, rien à regarder, personne à qui demander.
Alors j'ai créé Black Happy Hair, une page pour partager ce que j'apprenais. Sept mille femmes m'y ont rejointe. Elles se posaient exactement les mêmes questions que moi.
On m'a dit cinq fois que ça n'intéresserait personne.
En 2018, j'écris un premier livre : une petite fille aux cheveux afro, à qui sa mère apprend à s'en occuper. Le livre que j'aurais voulu avoir.
Je l'envoie. Cinq maisons d'édition le refusent. On me répond :
- Ça ne se vendra pas.
- Il n'y a pas de public pour ça.
- Ce n'est pas un sujet qui va intéresser.
Je le publie moi-même, en décembre 2018.
Il s'est vendu à plus de 5 000 exemplaires.
Je n'ai pas d'enfants. Je n'ai pas écrit ce livre pour le mien : je l'ai écrit pour raconter mon histoire, et pour parler à tous les enfants qui disent la même chose que moi au même âge.

2019 — les premiers salons.
Le livre existait. Restait à le mettre dans les mains des familles.
En 2019, je commence les salons : une table, des cartons de livres, et les premières rencontres en face à face. C'est là que j'ai vu, en vrai, ce que ça fait à un enfant d'ouvrir un livre et de se reconnaître sur la page.
Ces salons ont décidé de la suite. Depuis, il y a eu les écoles, les bibliothèques, les boutiques éphémères, et trois tournées à l'international — New York, Seattle, Portland, la Guadeloupe.

Un livre, puis tout un monde.
Un livre est devenu une collection. Puis une poupée, pour que l'héroïne existe dans les bras des enfants. Puis une tête à coiffer, pour qu'ils s'entraînent. Puis des coloriages, des cahiers d'activités, des carnets intimes, une chaîne de dessins animés.
Et puis des ateliers, des écoles, des bibliothèques, des tournées — parce qu'un livre posé sur une étagère ne suffit pas.

Pourquoi j'ai changé de nom.
En français, nappy vient de natural et happy : c'est un mot qu'on s'est réapproprié avec fierté.
Aux États-Unis, il ne veut pas dire la même chose. Il y a été employé pendant des décennies pour insulter les cheveux crépus, et une partie du public anglophone l'a reçu comme une gifle.
Je n'allais pas défendre un mot au détriment des enfants à qui je parle. Le nom change, rien d'autre. Même héroïne, même équipe, même mission — et une marque désormais déposée.
Ce que je continue à faire.
J'écris, je fabrique, je vais dans les écoles. L'objectif n'a pas bougé depuis la première page : qu'un enfant ouvre un livre, se reconnaisse dedans, et se dise qu'il est bien comme il est.